Deux jours d’enregistrements 100 % live dans le studio fondé par Peter Gabriel. Dix à douze sessions organiques, une seule caméra à l’épaule, plus de soixante-dix prises, et l’impression étrange d’être à la fois minuscule et exactement à sa place.
22 mai 2022 — Bath, Angleterre. 22/05/22. La date est presque trop parfaite. On a roulé la veille depuis Saint-Malo, dormi chez de la famille vers Tours, repris la route à l’aube, traversé Paris, le tunnel sous la Manche, puis les paysages anglais qui deviennent plus verts, plus doux, presque cinématographiques. Neuf personnes dans le bus, serrées entre les flight cases et les cafés tièdes. On sait où l’on va, mais ça ne semble pas encore totalement réel.
Puis on arrive. Real World Studios. Le studio fondé par Peter Gabriel. Celui dont le nom apparaît sur des crédits d’albums qu’on a lus adolescent. Celui qu’on a vu en photo dans des magazines, avec cette grande pièce vitrée construite sur l’eau et cette console plantée au milieu des musiciens. On n’est pas chez n’importe qui. Et même si personne ne le verbalise trop fort, il y a un petit truc dans le ventre qui dit : “ok, là, on joue dans une autre catégorie”.

Un lieu pensé pour jouer ensemble
Real World n’est pas un studio spectaculaire au sens hollywoodien. C’est un lieu pensé comme un écosystème. Ancien moulin posé sur l’eau, grandes baies vitrées à 180°, bois, métal, acoustique travaillée sans perdre le lien avec l’extérieur. On comprend rapidement que l’endroit a été conçu pour encourager la musique collective, pas pour isoler les individus dans des cabines hermétiques.
Nous sommes installés dans la Big Room, 14 mètres par 14, console SSL XL 9080 K Series 72 voies au centre, retours disposés autour du cercle de musiciens. Choristes, cuivres, section rythmique complète. Les ingénieurs du son dans la même pièce que les artistes. On se voit. On s’entend respirer. On joue ensemble.

C’est exactement ce que nous avions proposé dans le dossier CNM : dix à douze sessions live, intégrales, 100 % organiques, sans retouche de confort, et la captation des coulisses pour garder une trace du processus. À ce moment-là, le projet n’est plus une idée un peu ambitieuse lancée dans un garage à Clermont. Le financement est validé. Le studio est réservé. Ce que nous avons écrit devient concret.
Contraintes choisies
Une seule caméra. Pas de trépied. Pas de lumière suspendue. Pas de modification lourde de l’installation du studio. Chaque caméra supplémentaire aurait un coût. Chaque ajout technique aurait un impact logistique. Et nous sommes déjà neuf, avec un backline complet, dans un bus chargé comme une partie de Tetris mal négociée.
Je choisis la caméra épaule. Pas de Ronin, trop lisse, trop clip. Pas de plan fixe, trop distant. L’idée est d’être au milieu, de respirer avec eux. Mon Sony A7III et son 24-70 f/4 deviennent mes alliés. 4K 8 bits, HLG, S-Log, pas de codec de blockbuster, mais un boîtier fiable, léger, qui encaisse la basse lumière et les longues journées. Je reste minimaliste : cage, poignée, petit RØDE Video Micro, écran Feelworld, filtre ND variable. Pas d’enregistreur externe. Pas de batteries surdimensionnées. L’essentiel.
La lumière anglaise
La Big Room est baignée de lumière naturelle grâce aux baies vitrées. Magnifique, mais changeante : on est en Angleterre. Nuages, éclaircies, variations subtiles qui peuvent transformer un plan en quelques minutes. Impossible d’accrocher des projecteurs au plafond sans créer des ombres à chaque passage en 360°. Je décide donc d’ajouter seulement ce qui est strictement nécessaire : deux barres RGBW, trois panneaux Amaran, une torche Nanlite 60w pour déboucher certaines zones. L’idée est de conserver l’identité du lieu, de ne pas lutter contre lui. La météo m’aide : ciel couvert, lumière diffuse, douce, presque parfaite.
Le premier jour : apprivoiser le cercle
Installation, balances, placements de micros. Laurent Dupuy – double Grammy Award, quand même – ajuste avec une précision impressionnante. Les micros se déplacent de quelques centimètres, les niveaux se recalibrent, les placements s’affinent. On fait dix-sept prises pour deux morceaux. Les musiciens prennent leurs marques. Moi aussi. Je marche, j’observe. Je teste des trajectoires invisibles. Je mémorise les distances entre les pupitres, les câbles, les retours. Je commence à sentir comment circuler sans interrompre la musique. Filmer en plan séquence dans un cercle de musiciens, c’est presque danser sans regarder ses pieds.
Le deuxième jour : marathon
Douze heures de tournage. Huit morceaux validés en soixante-seize prises. Chaque prise doit être bonne. Pour eux, musicalement. Pour moi, visuellement. Il n’y a pas de plan B. Si je rate “the take”, il n’y aura peut-être pas de troisième chance. Alors je me concentre. Je me laisse guider par la musique. Je ne regarde presque plus mes pieds. La caméra devient une extension du corps. Moi qui ne danse pas vraiment, je me surprends à chorégraphier mes déplacements autour du groupe, à anticiper les solos, à respirer avec la section rythmique. On rigole entre les prises. On se reconcentre. On recommence. C’est intense, mais vivant.
76 prises et zéro panique
Et pendant que l’émotion redescend, il y a la réalité très concrète : près de 80 prises à trier, organiser, identifier, tester. Des heures de rushs. Des allers-retours constants entre image et son. C’est le genre de moment où le chaos peut vite s’installer si le workflow ne tient pas. Mais là-dessus, je suis tranquille. Rien de perdu, écrasé ou “on verra plus tard”. Sauvegardes doublées régulières. Dossiers propres. Nommage précis. Copies vérifiées. C’est invisible dans le rendu final, mais c’est absolument central. Un projet comme celui-là ne tient pas seulement sur l’inspiration : il tient sur la rigueur. La pression artistique retombe un peu. La mécanique, elle, tourne bien.
Trop cool, et pourtant très sérieux
Objectivement, oui, c’est fou. Tourner dans un studio où des artistes internationaux ont enregistré des albums majeurs, ça fait quelque chose. Pas une posture. Juste un moment intérieur où l’on se dit : “ok, ça y est”. Pour un type qui a grandi à monter des ponts lumière dans des salles municipales et à faire la poursuite à douze ans, c’est difficile de ne pas trouver ça profondément cool.
Mais au-delà du mythe, ce sont surtout deux journées d’exigence pure. On repart épuisés. Satisfaits. Sans regrets. On a utilisé chaque minute, exploité chaque prise. Respecté le lieu. Et dans les cartes mémoire, il y a plus que des lives. Il y a la trace d’un moment précis où tout était aligné.