Enfin seul : quatre jours de tournage avec un âne, un ESAT et beaucoup d’humanité

Septembre 2024 – ESAT CAPPA / La Ronzière. Il y a des projets qui commencent comme un court-métrage de quelques minutes, et qui finissent par occuper une place beaucoup plus grande dans la mémoire que leur durée finale ne le laisse imaginer. Enfin seul, c’était tout à fait ça !

Le film raconte l’histoire d’un jeune qui décide de partir rejoindre sa copine pendant les vacances. Il rêve d’intimité, d’indépendance, d’un petit moment à lui. Sauf qu’il part à dos d’âne, avec Léon, et que rien ne se passe vraiment comme prévu. Très vite, trois amis se joignent à l’aventure, l’ESAT se mobilise autour de lui, et son grand projet de solitude devient une épopée collective assez peu compatible avec l’idée de “enfin seul”.

Rien que dans le pitch, il y avait déjà quelque chose de très beau. Une fiction simple, drôle, accessible, mais qui racontait aussi autre chose : l’envie d’autonomie, le besoin d’être accompagné, la difficulté parfois de trouver son espace quand tout le monde veut aider. Un sujet parfait pour un groupe, parce qu’il permettait à chacun de trouver sa place dans l’histoire sans forcer le symbole.

Leur histoire, notre cadre

Le projet venait d’un groupe de résidents d’un ESAT lié à l’association CAPPA, qui accompagne des personnes à travers l’accueil de jour, les lieux de vie, la formation, l’orientation, le travail et l’insertion. Les jeunes avaient imaginé l’histoire, choisi les lieux, travaillé les textes, construit l’idée générale du film. Mon rôle n’était pas d’arriver avec “ma vision” pour recouvrir la leur avec une belle couche de vernis audiovisuel. J’étais là pour donner forme à ce qu’ils avaient déjà en tête : assurer le tournage, organiser les scènes, tenir le cadre, produire un film regardable… sans leur retirer la propriété de l’aventure. C’est un équilibre qui demande de rester très attentif. Il faut guider, mais pas prendre la place. Structurer, mais pas rigidifier. Faire avancer le tournage, tout en acceptant que le rythme humain soit parfois plus important que le plan prévu.

Avec Nico de Tour du Sud au son – perche, cravates, vigilance permanente – nous étions une équipe volontairement réduite. Deux techniciens autour d’eux, c’était suffisant pour donner au projet une forme professionnelle sans transformer chaque scène en opération militaire. Et puis avec Nico, il y a cette habitude de terrain : on se comprend vite, on s’adapte, on avance sans trop parler. Ce qui, sur ce genre de tournage, vaut parfois plus qu’un gros dispositif.

Mon père sur le plateau

Ce tournage avait aussi une dimension plus personnelle. Mon père, ancien éducateur aujourd’hui à la retraite, était là pour nous accompagner et donner un coup de main. Le voir évoluer dans ce contexte, avec son expérience, sa manière de parler aux résidents, de comprendre les situations, de sentir quand il faut intervenir ou laisser faire, ajoutait quelque chose de très particulier à ces quatre jours. Je suis venu avec une caméra. Lui venait avec tout un parcours de vie dans ce monde-là.

Il y avait dans sa présence une forme de continuité discrète. Comme si mon métier croisait soudain un morceau de son histoire. Pas dans un grand moment solennel avec violons et contre-jour dramatique, plutôt dans des gestes simples : aider à organiser un déplacement, rassurer quelqu’un, comprendre une fatigue, fluidifier une scène. Des choses qui ne se voient presque pas à l’image, mais qui permettent au tournage d’exister. Et ça, je crois que je m’en souviendrai longtemps :).

Isabelle et La Ronzière

Le tournage était organisé par Isabelle Baptissard, la mère d’un ami d’enfance résident de l’ESAT. Isabelle, c’est une force de la nature. Le genre de personne qui semble tenir dix fils en même temps sans jamais oublier pourquoi elle le fait. Elle dirige La Ronzière, à Chadeleuf, une ancienne dépendance de la Commanderie des Templiers devenue un lieu de vie et de partage autour des animaux. Cette activité est née chez elle d’une passion pour les animaux et d’une volonté très concrète d’aider des publics en difficulté. Le lieu travaille déjà avec plusieurs établissements spécialisés et maisons de retraite, avec une attention forte portée au bien-être des animaux. Et forcément, pour Enfin seul, La Ronzière devenait bien plus qu’un décor.

Avec Léon l’âne au centre de l’aventure, les chemins, les animaux, les espaces ouverts et l’énergie du lieu donnaient au film une matière très concrète. On n’était pas dans un décor fabriqué pour “faire rural” ou “faire sensible”. On était dans un endroit vivant, habité, où les relations entre humains et animaux existent déjà au quotidien. Léon, évidemment, avait son propre avis sur la production. Comme tout bon comédien à quatre pattes, il avait ses timings, ses humeurs, ses pauses, ses propositions de mise en scène non sollicitées. Et quelque part, c’était parfait. Parce que l’histoire racontait justement ça : l’idée que rien ne se passe jamais exactement comme prévu.

Une aventure collective avant d’être un film

Pendant quatre jours, le tournage est devenu un événement pour tout l’établissement. Une sortie du quotidien, une découverte d’un autre monde, un moment où chacun pouvait contribuer à sa manière. Ce qui m’a marqué, c’est l’attention entre eux. La manière dont les résidents faisaient attention les uns aux autres, connaissaient les particularités de chacun, adaptaient leur manière de parler, d’attendre, d’encourager. On emploie souvent des mots très grands pour parler d’inclusion, de bienveillance, d’accompagnement. Là, tout passait par des gestes simples.

Attendre qu’un texte revienne. Rassurer avant une prise. Aider quelqu’un à se placer. Rire ensemble quand Léon décidait que le cinéma attendrait. Et recommencer sans transformer l’erreur en problème. L’expérience humaine comptait autant, peut-être même plus, que le résultat final. Bien sûr, le film existe. Bien sûr, il fallait qu’il soit propre, monté, regardable, valorisant. Mais le vrai souvenir se trouve aussi dans tout ce qui a eu lieu autour : les trajets, les explications, les regards après une scène réussie, la fierté collective de voir une idée devenir réelle.

Ce que la caméra permet parfois

Je crois que ce projet m’a rappelé quelque chose d’essentiel sur mon métier : une caméra peut servir à beaucoup de choses. Vendre, promouvoir, documenter, impressionner, archiver. Mais parfois, elle sert simplement à ouvrir une porte. À déplacer un groupe hors de son quotidien. À transformer une idée en aventure commune. À donner à des personnes l’occasion de se voir autrement. Avec Enfin seul, je n’ai pas seulement filmé un court-métrage. J’ai accompagné un groupe dans la fabrication d’un souvenir.

Et dans la logique “NGC”, ce genre de projet compte énormément. Parce qu’il remet la production à sa place la plus juste : non pas une machine à produire des vidéos, mais un outil pour faire exister des histoires qui, sans ça, resteraient peut-être dans un carnet, dans une discussion, ou dans la tête de quelqu’un.

Pendant quatre jours, un jeune voulait partir rejoindre sa copine à dos d’âne pour être enfin seul. Il s’est retrouvé accompagné par ses amis, un ESAT, Isabelle, Nico, mon père, Léon, et une petite équipe de tournage. C’est peut-être ça, le plus beau gag du film : personne n’est vraiment seul quand une histoire commence à compter pour tout le monde.

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